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Décortiquer la démenceRecherche
Décortiquer
la démence

Une équipe de recherche
de Saint-Boniface veut
éclaircir les mystères des
maladies chroniques du
cerveau
Par Joel Schlesinger Photo : Marianne Helm ÉTÉ 2017
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Benedict Albensi, un chercheur dans le domaine médical, a appris énormément de choses sur la mémoire et la démence au cours des 25 dernières années.

Durant cette période, il a écrit, cosigné ou présenté plus de 200 articles et exposés sur le sujet, a travaillé à la réputée Cleveland Clinic en Ohio et a été nommé titulaire de la chaire de recherche sur la démence du Manitoba et président du Fonds Everett. Ces distinctions mettent en relief son rôle de chercheur principal dans la lutte contre la démence au Manitoba et montrent qu'il fait partie des meilleurs chercheurs scientifiques dans le domaine au pays.

Pourtant, il ne faut pas croire que la connaissance approfondie qu'a le Dr Albensi de la démence vient uniquement de son travail en laboratoire. En fait, une grande partie de ce qu'il sait de cette maladie vient d'expériences beaucoup plus personnelles. Sa mère est atteinte de démence, tout comme une tante et un oncle.

Voilà pourquoi le Dr Albensi comprend le sentiment de frustration et d'impuissance que l'on ressent en voyant un proche lutter contre une maladie chronique du cerveau, ainsi que l'inévitable perte d'indépendance et les changements au chapitre de la personnalité et des fonctions mentales.

Dans le cas de sa mère, la maladie est apparue d'abord lentement, sans réel avertissement. Comme pour bien des personnes âgées, elle avait de la difficulté à se souvenir des noms, ce qui n'est pas toujours un indicateur de démence.

Puis, un jour, elle a été hospitalisée pour un problème cardiaque. « Lorsqu'elle est sortie de l'hôpital, elle ne savait plus qui j'étais. »

 Benedict Albensi et Wanda Snow
Benedict Albensi (à droite) et Wanda
Snow, membre de son équipe de
recherche.

La famille Albensi fait partie des nombreuses familles confrontées à la démence, un terme utilisé pour décrire une multitude de symptômes pouvant être causés par de nombreuses maladies neurologiques sous-jacentes, allant de la démence vasculaire (AVC) à la maladie d'Alzheimer.

Des millions de personnes à travers le monde sont touchées par cette maladie, y compris plus de 22 000 personnes au Manitoba, un nombre qui pourrait plus que doubler au cours des 20 prochaines années avec le vieillissement de la population. Le problème est exacerbé par le fait qu'il est difficile de faire des progrès dans la lutte contre la démence. À ce jour, aucune cure n'a été trouvée. De plus, personne n'a réussi à trouver de traitement pouvant considérablement ralentir la progression de la maladie ou soulager ses symptômes, notamment : perte de mémoire, problèmes moteurs, anxiété, dépression et paranoïa.

Le Dr Albensi et son équipe de cinq scientifiques et étudiants qui travaillent à la Division des troubles neurodégénératifs du Centre de recherche de l'Hôpital Saint-Boniface espèrent changer les choses.

Grâce à la chaire de recherche sur la démence du Manitoba, financée conjointement par la Société Alzheimer du Manitoba et la Société Recherche Manitoba et estimée à 100 000 $ par année pour une durée de cinq ans, le Dr Albensi et son équipe ont pu entreprendre un ambitieux programme qui touche deux des principaux domaines de recherche.

L'un concerne l'approfondissement de la compréhension du fondement biologique de la mémoire, particulièrement en ce qui concerne les voies de signalisation d'une certaine molécule connue sous le nom de facteur nucléaire kappa B (NF-kB). L'autre porte sur le développement des connaissances sur les mécanismes qui contribuent aux troubles de la mémoire dans la maladie d'Alzheimer.

Un champ de recherche actuellement étudié par le Dr Albensi et son équipe consiste à trouver des façons de mieux différencier les divers types de démence, des connaissances qui pourraient aider les sociétés pharmaceutiques à développer des traitements pharmacologiques plus efficaces.

Il existe plusieurs types de démence et le Dr Albensi explique que les médecins ne peuvent pas les différencier facilement.

Des millions de personnes à travers le monde sont touchées par cette maladie.
Aida Adlimoghaddam et Jelena Djordjevic préparent un buvardage de western contenant des tissus cérébraux en vue d'un examen.

« L'une des premières choses que les médecins vous diront c'est qu'ils ne savent pas de quel type de démence votre proche est atteint », mentionne le Dr Albensi, aussi professeur titulaire au département de pharmacologie et de thérapeutique et membre du programme de génie biomédical de l'Université du Manitoba.

Lorsque les personnes atteintes ont des troubles de la mémoire, les médecins déduisent qu'elles peuvent avoir la maladie d'Alzheimer, car les troubles de la mémoire sont typiquement associés à la maladie.

Dans le cas de sa mère, l'incapacité de diagnostiquer le type de démence dont elle souffre soulève d'importantes questions.

« D'un point de vue scientifique, faisons-nous ce qu'il y a de mieux pour elle? Utilisons-nous les meilleurs médicaments pour elle?, demande-t-il. Les médicaments sont très peu efficaces pour l'instant, mais même si nous étions un peu plus avancés, comment pourrions-nous savoir si nous prescrivons le bon médicament pour traiter la cause précise de sa démence? »

Selon le Dr Albensi, pour mieux diagnostiquer les causes sous-jacentes de la démence, il faut mieux comprendre comment la maladie affecte la physiologie, la chimie et la structure du cerveau. Son équipe de recherche se donne pour but, comme c'est le cas d'un nombre incalculable de chercheurs dans le monde, de mieux comprendre la biologie de la démence sous toutes ses formes pour arriver à poser un diagnostic plus tôt. Idéalement, une meilleure compréhension permettra aussi de trouver de meilleurs traitements et peut-être même une cure.

Jusqu'à présent, la maladie a été difficile à saisir. Les scientifiques notent des caractéristiques pathologiques, soit l'accumulation dans le cerveau de plaques composées d'une protéine appelée bêta-amyloïde. Cette protéine élimine essentiellement les connexions neuronales saines, ce qui détruit éventuellement la capacité du malade à fonctionner au quotidien.

« Ce sont là les caractéristiques pathologiques. Nous pensons, et nous avons de bonnes raisons de le croire, que la répartition des plaques dans le cerveau est différente dans le cas de la maladie d'Alzheimer par rapport à la démence vasculaire [AVC] », explique le Dr Albensi.

Pour poursuivre dans ce champ de recherche, l'équipe du Dr Albensi compare des échantillons de tissus cérébraux de personnes qui ont eu la maladie d'Alzheimer à des échantillons provenant de personnes ayant eu des AVC (démence vasculaire).

Les chercheurs ont découvert que les échantillons de tissus des cas de démence vasculaire montrent des dommages dans seulement certaines parties du cerveau. Les plaques trouvées dans les échantillons de la maladie d'Alzheimer pour leur part sont plus diffuses, mais ont été plus abondantes dans l'hippocampe, soit la région essentielle pour la régulation de l'encodage de la mémoire.

L'étude qui documente ces différences n'est qu'un exemple parmi de nombreuses études que l'équipe du Dr Albensi se prépare à publier dans des revues scientifiques et médicales.

Un autre important champ de recherche exploré par le Dr Albensi et son équipe concerne le rôle d'un organite trouvé dans la presque totalité des cellules de toutes les créatures vivantes : la mitochondrie. Il s'agit de la « centrale de production d'énergie » des cellules et, par le fait même, de l'organisme. La mitochondrie génère une molécule appelée adénosine triphosphate ou ATP. Lorsque l'ATP est transformée, l'énergie des cellules sert de carburant.

« C'est ce que nous étudions, dit-il. Nous observons la fonction mitochondriale normale dans la mémoire et aussi la dysfonction mitochondriale dans la démence, puis nous comparons ce que nous observons dans la maladie d'Alzheimer à ce que nous observons dans les cas d'AVC. »

Jusqu'à présent, l'équipe du Dr Albensi a réussi à détecter des changements dans la mitochondrie chez des souris longtemps avant que les symptômes caractéristiques de la démence fassent leur apparition. De plus, le laboratoire a été l'un des premiers au monde à remarquer une différence. En effet, ces changements ont été vus plus tôt chez les souris femelles que chez les mâles.

Bien que les souris ne soient pas des humains, cette découverte pourrait être majeure, car de 66 à 72 % des personnes atteintes de démence au Canada sont des femmes. Qui plus est, si les travaux de recherche de cette équipe peuvent faciliter le dépistage rapide de la démence, ils pourraient favoriser une intervention précoce et se traduire par de meilleurs résultats à long terme.

« Si nous arrivons à constater plus tôt la dysfonction mitochondriale et qu'elle est liée à la démence, nous pourrons peut-être la traiter », affirme le Dr Albensi.

En fait, son laboratoire examine cette possibilité et c'est là qu'entre en jeu la molécule NF-kB.

Comme l'explique le Dr Albensi, cette molécule joue un rôle important dans les processus inflammatoires et le fonctionnement du système immunitaire. « Mais elle joue aussi un rôle crucial dans les mécanismes de base de la formation de la mémoire et des souvenirs. »

Le Dr Albensi et son équipe s'intéressent particulièrement à la façon dont un composé appelé créatine contribue à la modulation de NF-kB. Ainsi, les protéines en poudre populaires chez les culturistes pourraient potentiellement être utilisées pour renforcer la matière cérébrale. L'équipe du Dr Albensi a montré que la créatine a des répercussions sur la molécule NF-kB chez les souris. La prochaine étape consiste donc à tester ce supplément sécuritaire sur des populations humaines.

« L'une des choses de que nous faisons en laboratoire pour la maladie d'Alzheimer consiste à utiliser des composés, comme la créatine, qui améliorent la fonction mitochondriale. Nous sommes prêts à publier des articles qui montrent que la créatine améliore la fonction mitochondriale du cerveau et l'apprentissage. Toutefois, dans certains contextes, la créatine rend l'apprentissage plus difficile et semble tenir compte du sexe. Il est donc nécessaire de procéder à plus de tests », ajoute le Dr Albensi.

« C'est ce que nous avons proposé et j'essaie d'obtenir du financement pour faire des essais chez des patients âgés qui pourraient être à risque de souffrir de démence », dit-il.

Chris Cadonic

« À notre connaissance, il y a seulement quelques autres laboratoires qui ont démontré le rôle de NF-kB dans la mitochondrie. Il s'agit donc de l'une des innovations développées dans notre laboratoire. »

Chris Cadonic utilise des modèles mathématiques pour aider l'équipe de recherche.

Les travaux de recherche de l'équipe sur NF-kB et la fonction mitochondriale sont l'une des raisons qui permettent au laboratoire de Winnipeg de se démarquer des centaines de laboratoires dans le monde qui travaillent sans relâche pour faire la lumière sur la démence.

« À notre connaissance, il y a seulement quelques autres laboratoires qui ont démontré le rôle de NF-kB dans la mitochondrie. Il s'agit donc de l'une des innovations développées dans notre laboratoire, dit-il. Nous voulons comparer le rôle de cette molécule dans la mitochondrie pour différents types de démence. »

C'est ce genre de recherche qui fait du Dr Albensi et son équipe un atout de taille pour le Manitoba et, par le fait même, pour le milieu scientifique du monde entier qui s'efforce de percer les mystères de la démence, affirme Norma Kirkby, directrice de programme à la Société Alzheimer du Manitoba.

« En tant qu'organisme provincial, nous faisons des contributions pour la recherche à l'échelle nationale, y compris pour les travaux [du Dr Albensi] faits ici, mais, sachant que cet excellent travail a été soutenu à l'échelle nationale, nous voulons que les travaux se poursuivent une fois que le financement national sera épuisé », dit-elle en expliquant la raison ayant motivé le partenariat financier entre la Société Alzheimer et la Société Recherche Manitoba.

Les avantages de ce soutien sont nombreux, selon Mme Kirkby. En plus de soutenir la recherche essentielle, la chaire de recherche sur la démence du Manitoba permet au Dr Albensi de former de nouveaux chercheurs dans le domaine. Il peut aussi rencontrer régulièrement d'autres scientifiques et médecins dans le cadre d'un journal club mensuel qui leur permet de discuter de leur travail et des nouveautés dans leur domaine, dit-elle.

« Ils peuvent ainsi obtenir une vision plus globale de ce qui se passe en recherche en dehors de leur domaine », ajoute Mme Kirkby.

Cela est même bénéfique pour ceux qui tentent d'améliorer les soins de premières lignes en offrant du soutien psychosocial qui est, jusqu'à présent, le seul traitement réellement efficace.

« Les gens disent : Pourquoi ne peuvent-ils pas trouver de cause? Pourquoi ne peuvent-ils pas trouver de cure? Les fournisseurs de soins de santé peuvent alors répondre : Ils y travaillent. »

En effet, le Dr Albensi et son équipe y travaillent.

Prenons la recherche sur la molécule NF-kB qui est importante en raison de son rôle dans la régulation de l'inflammation.

Lorsque les gens se blessent ou sont malades, l'inflammation est une chose positive. Elle indique que le système immunitaire fonctionne.

« Elle favorise la guérison », dit le Dr Albensi. Toutefois, l'inflammation chronique n'est pas une bonne chose et l'on croit qu'elle joue un rôle déterminant dans le cancer, les troubles du système nerveux central et aussi la maladie d'Alzheimer. »

Les recherches de son équipe ont aussi démontré que la molécule NF-kB a une action neuro-protectrice sur les neurones et que ses niveaux sont altérés dans le cerveau des souris atteintes de démence. Les choses se compliquent cependant en raison du fait que la molécule est aussi importante pour la fonction d'une autre cellule courante du cerveau appelée cellule gliale.

« Nous avons non seulement des neurones, mais aussi des cellules graisseuses appelées cellules gliales, explique-t-il. Elles jouent un rôle différent et contribuent à la réaction inflammatoire. »

On pense donc que la régulation de NF-kB pour réduire l'inflammation des neurones pourrait avoir un impact différent, soit un impact négatif, dans les cellules gliales qui isolent les neurones, leur fournissent des nutriments et éliminent les déchets. Cette découverte est à la fois exaltante et frustrante, car elle amène encore plus de questions à résoudre.

Vu l'ampleur du défi, le Dr Albensi affirme qu'il est important de ne pas oublier que la recherche faite par son équipe fait partie d'un problème plus vaste que la communauté mondiale des chercheurs tente de résoudre. Il compare la recherche sur la démence faite aujourd'hui à la recherche sur cancer d'il y a quelques décennies.

« Lorsque j'étais enfant, le cancer correspondait à une condamnation à mort et nous ne faisions pas très bien la différence entre les divers types de cancer, ce que nous réussissons à faire maintenant, dit-il en ajoutant que les traitements et les taux de survie se sont beaucoup améliorés au fil du temps. Je pense que c'est un peu la même chose pour [la recherche sur] la démence. »

La recherche faite par le Dr Albensi et son équipe nous rapproche progressivement du jour où la démence ne sera plus un mystère. Par-dessus tout, ces travaux pourraient éventuellement aider à entrer dans une nouvelle ère, une ère où cette maladie dévastatrice sera non seulement traitable, mais aussi guérissable.

Joel Schlesinger est un rédacteur de Winnipeg.

La démence en chiffres

564 000
Le nombre de Canadiens atteints actuellement de démence

937 000
Le nombre de Canadiens qui auront cette maladie dans 15 ans

22 000
Le nombre de Manitobains atteints de démence

65%
Le pourcentage de personnes atteintes de démence âgées de plus de 65 ans qui sont des femmes

16 000
Le nombre de Canadiens de moins de 65 ans atteints de démence

Source : Société Alzheimer du Canada

Le nombre de Canadiens atteints actuellement de démence
www.alzheimer.ca/fr/About-dementia/Dementias