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Photo of Dr. Ginette Poulin and Jeff SchmitzQuestions de santé
Aider rapidement
Cinq nouvelles cliniques permettent d'accéder rapidement à des services de traitement des toxicomanies
La Dre Ginette Poulin et l'infirmier psychiatrique Jeff Schmitz travaillent à la clinique RAAM du River Point Centre.
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Par Joel Schlesinger Photo par Marianne Helm
Nov./Déc. 2018

En entrant à la clinique Rapid Access to Addictions Medicine (RAAM) de l'avenue Bannatyne, on a de fortes chance d'y trouver des Winnipégois qui ont désespérément besoin d'aide.

Il y aura peut-être un itinérant dans la trentaine, accro à méthamphétamine en cristaux, un puissant stimulant illicite qui provoque une forte dépendance, mieux connu sous le nom de « meth ».

Ce sera peut-être un jeune homme dans la trentaine, issu d'une famille de la classe moyenne aisée, qui a un bon emploi, mais qui souhaite se défaire de sa dépendance à l'oxycodone, un analgésique opioïde.

Ce pourrait aussi être une femme entre deux âges, une « mère ordinaire », qui cherche de l'aide pour arrêter de boire.

Jusqu'à récemment, les Manitobains avec de tels problèmes de dépendance avaient peu d'endroits où aller.

La plupart du temps, ils se rendaient dans les services d'urgence hospitaliers, les cliniques médicales et les cabinets de médecins de la province. Souvent, ils ne réussissaient pas à obtenir les soins dont ils avaient besoin, comme des services de consultation, un programme de 28 jours en établissement, une hospitalisation pour désintoxication ou une ordonnance de médicaments pour le traitement d'une dépendance aux opioïdes.

Heureusement, les choses commencent à changer.

Au début septembre, la province a officiellement annoncé une initiative de 1,2 million de dollars pour ouvrir cinq cliniques RAAM au Manitoba. Deux de ces cliniques se trouvent à Winnipeg, une au Centre d'intervention en situation de crise de l'avenue Bannatyne, administrée par l'Office régional de la santé de Winnipeg, l'autre au River Point Centre, située au 146 de l'avenue Magnus et dirigée par la Fondation manitobaine de lutte contre les dépendances (AFM). Les trois autres se trouvent à Brandon, Selkirk et Thompson et sont exploitées par l'AFM et les autorités sanitaires de ces communautés.

Comme l'indique leur nom, ces cliniques sont spécialement conçues pour que les personnes qui ont des problèmes de toxicomanie et de dépendance puissent avoir accès aux soins médicaux et au soutien dont elles ont besoin.

« Il s'agit d'éliminer les obstacles pour les gens qui veulent obtenir de l'aide pour leurs dépendances », explique Joanne Warkentin, directrice par intérim du Programme de santé mentale de l'ORSW.

La Dre Erin Knight, médecin en chef à la clinique RAAM du Centre de ressources en situation de crise, est du même avis.

« Il faut aider les gens qui ont des problèmes de toxicomanie pour éviter qu'ils aient les mêmes embûches qu'avant pour accéder à des soins, comme l'obligation d'être orientés par un fournisseur de soins primaires ou de prendre rendez-vous », précise la Dre Erin Knight, aussi directrice médicale de l'unité de traitement des dépendances du Centre des sciences de la santé de Winnipeg qui fournit des services de désintoxication en milieu hospitalier aux personnes qui passent par les cliniques RAAM.

Photo of Dr. Erin Knight
La Dre Erin Knight dit que l'on peut se rendre dans une clinique RAAM sans rendez-vous ni prescription.

L'utilité des cliniques RAAM a été mentionnée dans le rapport VIRGO publié plus tôt cette année par la province. Coécrit par le Dr Brian Rush, un consultant indépendant dans ce domaine, le rapport présente des recommandations pour améliorer les services en matière de toxicomanies et de dépendances dans le cadre d'un effort global pour améliorer les soins en santé mentale.

Selon la Dre Erin Knight, bien que le modèle des cliniques RAAM soit nouveau au Manitoba, il est fondé sur un programme lancé en Ontario, il y a quelques années, et donne de bons résultats. Le concept initial découle de l'aggravation de la crise des opioïdes en Ontario et du besoin de fournir de meilleurs soins aux personnes dépendantes de l'alcool.

Au Manitoba, chaque clinique est conçue pour être un point de service unique pour les personnes qui ont des problèmes de toxicomanie et de dépendance. Les personnes qui n'auraient peut-être pas su où aller auparavant ont maintenant accès à des soins dans une clinique RAAM sans avoir besoin d'être dirigées par un médecin ni de prendre rendez-vous.

« Beaucoup de personnes se présentent dans des services d'urgence, des cliniques sans rendez-vous ou d'autres services du système de santé avec des problèmes de dépendances, mais n'y trouvent pas les ressources dont elles ont besoin. Les cliniques RAAM aident ces personnes à obtenir plus rapidement les soins dont elles ont besoin », dit la Dre Ginette Poulin, directrice médicale à l'AFM et médecin en chef de quatre des cinq cliniques RAAM de la province, y compris celle du River Point Centre.

L'initiative ontarienne était modeste à ses débuts, avec un projet pilote dans sept endroits à Toronto. Toutefois, comme les résultats ont été excellents, des dizaines de cliniques ont ensuite été ouvertes dans la province. Un exemple témoigne du succès obtenu. Des cliniciens d'un hôpital ont constaté que les visites au service d'urgence pour des questions de toxicomanie avaient diminué de 63 %, 90 jours après que des patients ont commencé à se rendre dans les cliniques comme celles du RAAM. « Les taux d'hospitalisation liés aux dépendances ont connu une diminution équivalente. Ces cliniques sont effectivement efficaces », dit la Dre Ginette Poulin.

Le Manitoba espère obtenir un succès semblable.

Comme ailleurs, la province est aux prises avec l'augmentation de la consommation d'opioïdes et de méthamphétamines, selon des statistiques compilées par le Centre canadien sur les dépendances et l'usage de substances (CCDUS).

Les données indiquent qu'environ 13 % des Canadiens utilisent des opioïdes, comme l'OxyContin, le Percocet, le très puissant fentanyl et son analogue encore plus puissant, le carfentanil.

Ainsi, les hospitalisations découlant de la consommation d'opioïdes ont bondi, passant d'une moyenne de neuf par jour en 2008, à 13 par jour en 2015, selon les données du CCDUS. Les décès attribuables à des surdoses sont aussi en hausse, passant d'environ 3000 en 2016 à quelque 4000 en 2017.

Au Manitoba, les statistiques montrent que 122 personnes sont décédées d'une surdose soupçonnée d'opioïdes en 2017, une augmentation par rapport aux 88 décès survenus en 2016. De plus, le personnel des services médicaux d'urgence est intervenu dans 1022 cas de surdoses d'opioïdes à Winnipeg, entre janvier 2017 et juin 2018.

Cependant, l'utilisation des opioïdes n'est pas le seul problème de dépendance en hausse. L'utilisation de la méthamphétamine, une substance dérivée de la cocaïne, moins cher que le crack, mais avec des effets plus durables, croît rapidement. L'AFM a constaté une augmentation de 104 % des adultes qui demandent de l'aide pour des problèmes de meth depuis 2014, et une augmentation de 48 % chez les jeunes. Selon le médecin légiste en chef de la province, cette drogue a été liée à 35 décès par surdose en 2017. La meth a aussi fait les manchettes récemment après que des consommateurs de drogue ont fait une psychose sévère et ont menacé et agressé des premiers répondants et du personnel des services d'urgence.

Fait intéressant, l'usage de drogues n'est qu'une partie de l'équation lorsqu'il est question de dépendances, précise Joanne Warkentin.

« Le Centre manitobain des politiques en matière de santé a publié un rapport plus tôt cette année qui indique que l'alcool reste le principal facteur de dépendance au Manitoba, bien que les opioïdes représentent une préoccupation croissante, comme la meth en cristaux. »

Même si les cliniques RAAM ne vont pas régler tous les problèmes associés à la toxicomanie et aux dépendances, elles sont un excellent premier pas vers l'amélioration des services pour les personnes qui en ont besoin, selon Joanne Warkentin.

Depuis leur ouverture à la fin août, les deux cliniques de Winnipeg reçoivent en moyenne huit patients par jour. Pour l'instant, les cliniques ne sont ouvertes que certains jours et pour un nombre limité d'heures. Par exemple, la clinique RAAM du River Point Centre est ouverte le lundi après-midi, de 13 h à 15 h, et le jeudi matin, de 9 h 30 à 11 h 30. De son côté, la clinique RAAM de l'avenue Bannatyne est ouverte en après-midi, le mardi, le mercredi et le vendredi, de 13 h à 15 h.

« Avec ces deux cliniques, qui sont interchangeables, nous offrons des services toute la semaine. Ainsi, une personne traitée à River Point le lundi peut se rendre à la clinique RAAM du CRC le mardi, au besoin », ajoute Joanne Warkentin. Pour plus d'information, vous pouvez appeler le service d'assistance Manitoba Addictions Helpline, au 1-855-662-6605 ou cliquer ici.

Il existe d'autres moyens pour améliorer les soins offerts aux personnes qui ont des problèmes de toxicomanie et de dépendance, ainsi qu'aux personnes qui ont des problèmes de santé mentale, dit Joanne Warkentin. Par exemple, le rapport VIRGO parle de la nécessité de mieux intégrer les soins pour la toxicomanie et les dépendances aux services en santé mentale et aux soins médicaux. Il faut aussi offrir plus de soutien et une meilleure formation au personnel de premières lignes et aux fournisseurs de soins primaires, comme les médecins de famille et le personnel infirmier praticien. La planification provinciale des services mettra l'accent sur cet aspect.

Cela ne veut pas dire qu'un bon nombre de médecins de famille ne connaissent pas les médicaments et les services offerts aux personnes qui ont des problèmes de toxicomanie et de dépendances. Cependant, l'expertise des fournisseurs de soins primaires concernant la toxicomanie et d'autres problèmes de dépendance, comme le jeu compulsif, n'est pas uniforme au Manitoba.

« Ces professionnels sont souvent les premiers points de contact. Nous devons donc travailler ensemble pour améliorer la capacité des médecins de famille à traiter les problèmes de santé mentale et de dépendances », mentionne Joanne Warkentin.

Il faut toutefois du temps pour renforcer les capacités en premières lignes. On considère que les cliniques RAAM représentent le premier pas vers l'intégration des services en matière de dépendances, de santé mentale et de soins de santé afin de relever les défis provinciaux liés aux dépendances, dit-elle.

Donc, à quoi peut s'attendre une personne qui a des problèmes de toxicomanie ou de dépendance en allant dans une clinique RAAM?

« En se présentant dans une clinique RAAM, les clients peuvent s'inscrire à la réception et consulter du personnel infirmier spécialisé en dépendances et en santé mentale, comme moi-même », explique Jeff Schmitz, un infirmier psychiatrique qui travaille à River Point.

Son travail consiste à faire le tri et à remplir des évaluations holistiques de base avec les clients de la clinique RAAM, notamment concernant les antécédents en matière de toxicomanie, de soins médicaux, de santé mentale et de facteurs psychosociaux.

Il peut aussi fournir des conseils et des services en matière de réduction des risques aux personnes qui ne sont pas prêtes à cesser de consommer, par exemple en donnant des trousses de naloxone aux utilisateurs d'opioïdes. Il travaille aussi avec d'autres membres de l'équipe multidisciplinaire pour établir des liens entre les clients et des fournisseurs de soins primaires.

« Nous rencontrons les clients et parlons de ce qui est prioritaire pour eux et de ce qu'ils espèrent obtenir de la clinique RAAM », dit-il.

Ensuite, les gens peuvent rencontrer un médecin spécialisé en traitement des toxicomanies, comme la Dre Ginette Poulin ou la Dre Erin Knight, qui sont toutes les deux médecins de famille. Elles peuvent entre autres prescrire des médicaments pour lutter contre les dépendances, comme le Suboxone, pour la dépendance aux opioïdes, ou le naltrexone pour l'alcool. Les patients peuvent aussi voir un adjoint médical qui est un professionnel de la santé spécialement formé pour poser un diagnostic et offrir des traitements, comme le ferait un médecin.

Les patients peuvent aussi rencontrer des conseillers en dépendances, comme Brian Theriault, qui travaille à la clinique de l'avenue Bannatyne.

« Mon rôle consiste essentiellement à éliminer les obstacles au traitement des dépendances, qu'il s'agisse d'un programme communautaire ou d'un programme en établissement », explique Brian Theriault.

Par exemple, un itinérant qui utilise de la méthamphétamine et qui a des problèmes de sevrage et de psychose aura probablement besoin d'un refuge temporaire en plus d'être traité pour sa dépendance.

« Ma première évaluation peut consister à recommander des services supervisés de désintoxication pour que la personne puisse se reposer et recevoir des soins médicaux de base », dit Brian Theriault.

Ces services peuvent inclure un séjour de quelques jours au centre Main Street Project, jusqu'à ce que les symptômes de sevrage se calment, pour ensuite suivre un traitement dans un établissement de l'AFM, habituellement d'une durée de 28 jours. La personne pourrait ensuite avoir besoin de poursuivre son traitement en recevant des services externes pouvant comprendre une thérapie de groupe.

D'autres personnes aux prises avec une dépendance aux opioïdes peuvent avoir besoin de médicaments pour traiter leurs symptômes de sevrage, ajoute la Dre Erin Knight. On peut alors leur prescrire du Suboxone qui contient de la buprénorphine, un agoniste opioïde qui soulage les symptômes de sevrage. Dans de tels cas, certaines personnes réussissent à poursuivre leur traitement dans la communauté en assistant régulièrement à des séances de groupe et de counseling individuel.

« La clé de tous les traitements est la liberté de choix de chacun, car autrement, les gens sont réticents à demander de l'aide, de peur d'être cloisonnés dans un programme qui ne leur convient pas », affirme le Dre Erin Knight.

Malgré tout, beaucoup de personnes qui ont une dépendance ont besoin de beaucoup soins, y compris des services de désintoxication qui peuvent nécessiter une hospitalisation.

Les usagers d'opioïdes ont souvent des symptômes de sevrage similaires à ceux qui accompagnent une très vilaine grippe. Ils ont donc besoin de repos et de soins de base. Bien qu'ils aient besoin de services de désintoxication, comme les usagers de méthamphétamine, ils n'ont pas besoin d'une supervision médicale 24 heures sur 24. Les personnes dépendantes à l'alcool de leur côté ont souvent besoin de soins médicaux spécialisés pour leur désintoxication.

Contrairement à la plupart des autres dépendances aux drogues, les personnes en sevrage alcoolique peuvent avoir des problèmes qui mettent leur vie en danger, comme l'hypertension artérielle, un rythme cardiaque rapide, la psychose et des crises d'épilepsie. « Lorsque quelqu'un est à risque d'avoir un sevrage sévère à l'alcool, il faut l'hospitaliser, ce qui peut être fait à l'unité de traitement des dépendances du CSS. Nous aidons à organiser cette hospitalisation », dit la Dre Erin Knight.

La Dre Ginette Poulin explique que les cliniques RAAM de fournissent pas de services de désintoxication sur place et n'offrent pas de programmes de traitements continus. Elles visent plutôt à fournir aux personnes qui en ont besoin une intervention médicale pour faire le pont entre les soins aigus et primaires et pour accéder aux services disponibles en matière de dépendance, de santé mentale et de soins médicaux.

Malgré les progrès réalisés pour s'attaquer aux problèmes de toxicomanie et de dépendances, des obstacles demeurent pour accéder à des soins adéquats, en partie en raison de la perception de ce problème par la société.

« Une stigmatisation est associée à la dépendance dans la population générale et à tous les niveaux du système de santé », dit la Dre Ginette Poulin.

On persiste à croire à tort que la dépendance est un échec moral qui découle d'un manque de volonté.

Même au sein du système, ces vieilles croyances marquent insidieusement la façon de fournir des soins, ajoute Joanne Warkentin.

« Il y a en quelque sorte une croyance traditionnelle voulant que la dépendance soit distincte des problèmes de santé mentale et de santé générale. Elles sont ainsi gérées en silos. En réalité, tout est interconnecté. »

La dépendance est rarement un problème isolé. Les problèmes de toxicomanie impliquent souvent des comorbidités - des maladies mentales, comme la dépression et l'anxiété ou des problèmes de douleurs chroniques.

« Il est aussi important de rester à l'affut des traumatismes », ajoute la Dre Ginette Poulin.

Selon elle, les expériences passées difficiles, y compris des traumatismes, jouent souvent un rôle dans les problèmes de toxicomanie. L'importante étude de la fin des années 1990 sur les événements indésirables de l'enfance démontre que plus les gens sont traumatisés, plus ils sont susceptibles d'avoir des problèmes chroniques, comme des dépendances, des problèmes de santé mentale et des maladies cardiovasculaires.

Voilà pourquoi les équipes des cliniques RAAM, formées de médecins, d'adjoints médicaux, de personnel infirmier et de conseillers, cherchent à fournir des soins préliminaires complets et des options à long terme pour que les gens trouvent ce qu'il leur faut, peu importe le stade de leur rétablissement.

« Nous ne jugeons personne ici. Vous venez tel que vous êtes, affirme Brian Theriault. Nous offrons le soutien dont vous avez besoin. »

Joel Schlesinger est un rédacteur de Winnipeg.