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Archival photo of Winnipeggers gathering at Portage Avenue and Main Street to celebrate Armistice DayArticle vedette
Une impressionnante mobilisation
Plusieurs des infirmières et des médecins de Winnipeg qui se
sont mobilisés pour soigner les patients durant la pandémie
de grippe espagnole de 1918-1919 ont aussi été infectés par le
virus. Au moins sept infirmières à temps plein, neuf infirmières
bénévoles et un médecin en sont morts.
Des citoyens de Winnipeg se rassemblent sur l'avenue Portage et la rue Main pour célébrer le jour de l'Armistice, le 11 novembre 1918, malgré les inquiétudes entourant la grippe espagnole. (Photo: Archives of Manitoba)
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Par Bill Redekop
Nov./Déc. 2018

L'une des histoires oubliées de la lutte contre la grippe espagnole Winnipeg d'il y a un siècle concerne les infirmières bénévoles qui ont risqué leur vie pour s'occuper des malades et des mourants.

On manquait d'infirmières en 1918, entre autres parce que beaucoup d'entre elles étaient parties à l'étranger pour contribuer aux efforts de guerre, mais aussi en raison de la faible rémunération et des mauvaises conditions de travail.

Des femmes de Winnipeg se sont portées volontaires pour aider à soigner les victimes de la grippe dans les hôpitaux et à domicile. Un groupe de bénévoles, la Margaret Scott Nursing Mission, a fait à lui seul 2000 visites à domicile.

De nombreuses femmes ont appris les soins infirmiers en accéléré, comme dans le cas des services fournis par l'Ambulance Saint-Jean. Puisque les écoles étaient fermées en raison de l'interdiction de tenir des rassemblements publics, de nombreuses enseignantes ont pris le relais. Un mois après l'arrivée de la grippe, une soixantaine d'enseignantes travaillaient comme infirmières.

Photo of Dr. Fred Arok
Réflexions sur la grande pandémie
Cent ans après que la grippe espagnole eut tué des millions de personnes dans le monde, des scientifiques découvrent ce qui a rendu ce virus si dévastateur, et comment prévenir de telles épidémies dans l'avenir. Cliquer ici pour lire l'article.

Parfois, les infirmières bénévoles arrivaient dans des maisons et trouvaient des familles entières malades et mourantes. Certaines femmes ont souffert de dépression due au stress.

« Les exigences physiques et psychologiques placées sur les bénévoles étaient extrêmement élevées », écrit Esyllt Jones, dans son excellent livre intitulé Influenza 1918: Disease, Death, and Struggle in Winnipeg.

Puis, des bénévoles ont commencé à mourir.

Il est difficile d'imaginer cette époque, mais ce serait encore plus grave de l'oublier. Des gens mourraient un peu partout.

Les infirmières et les infirmières bénévoles étaient dans la « zone de contact », comme l'écrit Esyllt Jones, et couraient le risque d'être contaminées. De nombreuses histoires démontrent leur courage, comme celle d'une infirmière bénévole qui a passé la nuit chez des étrangers pour s'occuper d'un enfant malade parce que ses parents étaient eux-mêmes trop souffrants pour le faire.

Au moins sept infirmières sont décédées de la grippe espagnole à Winnipeg. Il est plus difficile de compter les décès chez les infirmières bénévoles. Parmi les décès enregistrés, au moins neuf bénévoles sont mortes, seulement à Winnipeg, ce qui exclut largement les nombreuses banlieues qui composent la ville actuelle.

Esyllt Jones trouve décevant que les efforts que ces femmes ont faits durant la pandémie 1918-1919, en particulier ceux des bénévoles, n'aient pas été commémorés d'une quelconque façon. On ne trouve aucune statue ni plaque au Manitoba et pas plus au Canada, autant qu'elle le sache.

Il ne s'agissait pas juste de fournir des soins infirmiers, mais aussi de faire à manger et de laver les vêtements et la literie des gens soignés. « Même à cette époque, les rôles dans le domaine des soins étaient très genrés », ajoute Mme Jones.

Cependant, on ne doit pas oublier le rôle joué par les femmes, non seulement en raison de leurs sacrifices, mais aussi pour les leçons à retenir pour les situations de crise futures.

« Je souhaite que ce rôle soit mieux reconnu pour aider les gens à réfléchir différemment aux moyens de survivre à un fléau comme une pandémie », affirme Esyllt Jones, professeure agrégée au département d'histoire de l'Université du Manitoba.

« Je dis cela aussi parce que la préparation en vue d'une pandémie est actuellement axée sur le rôle des experts et des fournisseurs de soins de santé et tient peu compte de la façon de mobiliser un réseau de bénévoles. À l'échelle locale, ce travail a été très important durant la pandémie. »

De leur côté, les hommes bénévoles ont joué un rôle plus modeste dans la lutte contre la grippe. Ils ont par exemple conduit les infirmières bénévoles d'une maison à l'autre.

« Les hommes bénévoles ont offert du soutien, comme chauffeurs d'ambulances (des voitures ordinaires ont été désignées comme ambulances durant la crise). Ce travail était important, mais dans une moindre mesure », mentionne Esyllt Jones.

Bien sûr, des prêtres et des médecins, surtout des hommes, se sont rendus auprès des malades, comme le veut leur vocation. Selon Esyllt Jones, qui publiera un nouveau livre au printemps sur l'histoire de l'assurance maladie, intitulé Radical Medicine, les médecins étaient déstabilisés par leur impuissance devant la pandémie.

Esyllt Jones
L'auteure Esyllt Jones fait l'éloge des
efforts héroïques faits par les femmes
bénévoles pour soigner les malades
durant la pandémie de grippe espagnole
de 1918-1919.

« La situation était très démoralisante, très difficile sur le plan personnel, car on était confronté à de très nombreux décès en peu de temps. Des médecins ont dit avoir été découragés de ne pas pouvoir aider les gens. Ils avaient très peu d'outils à leur disposition. »

Le présent article ne dresse pas la liste des décès chez les médecins, mais au moins un d'entre eux est mort à l'Hôpital général de Winnipeg, à la fin de novembre 1918, selon le rapport annuel.

« C'est avec regret que nous devons consigner le décès du Dr Fred Orok, interne en médecine, qui a contracté la grippe espagnole dans le cadre de ses fonctions », indique le rapport.

Le rapport de l'Hôpital général de Winnipeg indique qu'une élève infirmière est morte de la grippe (à l'époque, à peu près toutes les infirmières dans les hôpitaux, à l'exception des superviseures, étaient des élèves, car les infirmières diplômées travaillaient dans le secteur privé, en dehors des hôpitaux). Elle s'appelait Florence Smith.

L'hôpital a aussi reconnu le travail des infirmières bénévoles en plus de celui du personnel hospitalier. Les bénévoles ont fait un travail essentiel, car une grande partie du personnel hospitalier était affecté par la grippe espagnole.

Les méthodes d'intervention montrent que les infirmières et les infirmières bénévoles étaient aux premières lignes.

C'était avant la mise en place de l'assurance maladie financée par le gouvernement. Les membres des classes moyennes et supérieures avaient accès à des infirmières privées. La population pouvait utiliser un registre des infirmières privées.

Les gens qui n'avaient pas les moyens pouvaient communiquer avec un bureau spécial pour les soins infirmiers d'urgence. Une infirmière de la santé municipale effectuait une visite pour évaluer la situation, puis affectait des infirmières bénévoles et des aides ménagères pour fournir les services nécessaires.

L'Hôpital général de Winnipeg et l'Hôpital King George débordaient de patients atteints de la grippe. Il a donc fallu faire de la place à l'Hôpital de Winnipeg-Nord. L'Hôpital pour enfants, alors situé sur l'avenue Aberdeen, recevait les enfants malades et des enfants dont les parents étaient trop malades ou qui étaient décédés. Les hôpitaux Saint-Boniface, Grace et Victoria accueillaient aussi des patients.

Cela ne suffisait pas. Il fallait trouver plus d'espace. Le Collège St. John's a été transformé en hôpital temporaire. Deux cents places de plus ont été aménagées dans un immeuble appelé Old Coffee House, au coin de l'avenue Logan et de la rue Main.

Le travail des bénévoles était de toute évidence empreint de sexisme. Les femmes qui faisaient du bénévolat pour l'organisme de bienfaisance Diet Kitchen, financé en grande partie par des dons privés, ont nourri des milliers de familles durant la crise.

La Women's Labour League a aidé à recueillir des fonds pour les funérailles. Les frais funéraires représentaient un enjeu majeur à l'époque puisque beaucoup de familles étaient dévastées par de nombreux décès et que les gens étaient souvent incapables de travailler en raison des rassemblements publics interdits.

« Lorsque possible, les gens s'entraidaient et partageaient leurs ressources », explique Esyllt Jones.

La grippe espagnole a frappé certaines régions plus durement que d'autres. Les Premières Nations et les quartiers urbains défavorisés ont été durement frappés, probablement à cause des conditions de surpeuplement.

Cependant, le virus mortel faisait des victimes sans distinction.

Dans son livre, Esyllt Jones raconte que Mme A.K. Dysart, une riche philanthrope, a été l'une des premières victimes, mourant neuf jours après l'arrivée par train des troupes qui auraient transporté le virus à Winnipeg. En fait, la maladie a d'abord frappé les quartiers situés le long de la rivière Assiniboine où habitaient certains des citoyens les mieux nantis de la ville.

Au total, 1216 décès dus à la grippe espagnole ont été enregistrés à Winnipeg, sur une population de 180 000 personnes. Ce nombre concerne la ville proprement dite et n'inclut pas les municipalités environnantes de l'époque, comme St. James, Saint-Boniface ou Transcona.

Bien que les décès attribuables à la grippe aient été nombreux, certains ont attiré plus d'attention que d'autres.

Le mercredi 27 novembre, le journal Winnipeg Evening Tribune rapportait que Thomas (Woodie) Gray, 28 ans, « l'un des hommes les plus populaires de Winnipeg » est mort de la grippe, sans savoir que sa femme et leur nouveau-né étaient décédés deux jours plus tôt.

La première page du journal mentionnait que le père de Woodie, le conseiller municipal Herbert Gray, avait eu peu de temps pour pleurer le décès de son fils, de son petit-fils et de sa belle-fille, car il devait prendre soin de cinq de ses huit autres enfants qui avaient la grippe.

Archival image of a newspaper front page and Dr. Fred Orok
À gauche : Le décès de « Woodie » Gray, de sa femme et de leur nouveau-né a fait la une.
À droite : le Dr Fred Arok a contracté la grippe espagnole en faisant son travail d'interne.
(Photo : Archives et collection spéciale de l'Université du Manitoba)

Un journaliste de la Tribune qui s'était rendu au domicile de la famille Gray, situé au 296 de la rue Langside, a écrit que la maison ressemblait à un hôpital. « Je ne sais pas ce que je ferais sans la bonté de nos voisins », a dit au journal M. Gray.

Woodie Gray et sa femme, Dorothy, âgée de 26 ans, ont été hospitalisés quelques jours plus tôt, après avoir attrapé la grippe. Dorothy Gray a donné naissance à un garçon, le dimanche 24 novembre, environ une demi-heure avant de mourir. Woodie, qui était extrêmement malade, n'a pas su que sa femme et son fils étaient décédés. Seul son fils aîné, Gordon, 3 ans, lui a survécu.

Tout ça se passait alors que M. Gray se présentait pour être réélu comme conseiller municipal. Dans un commentaire qui peut illustrer le courage des gens de cette époque, Herbert Gray raconte à la Tribune qu'il ne voulait pas que les électeurs tiennent compte de sa situation personnelle au moment de voter.

« Je n'ai certainement pas eu le temps de faire campagne auprès des électeurs, mais s'il y a une chose que j'espère sincèrement, c'est de ne pas avoir de votes de sympathie. Si je croyais qu'une seule personne a voté pour moi par sympathie, je voudrais annuler ce vote », a-t-il dit.

Quelques jours plus tard, la Tribune rapportait la victoire de M. Gray qui a battu son adversaire, avec 2428 voix contre 1500.

La lutte contre la grippe espagnole transcendait les classes. Les journaux de l'époque parlaient abondamment des bénévoles canadiennes-anglaises des classes moyennes et supérieures qui se rendaient dans les quartiers pauvres de la ville pour apporter de l'aide. Ce monde leur était complètement inconnu, ajoute Mme Esyllt Jones.

Selon Esyllt Jones, des efforts comparables ont été faits dans les quartiers ouvriers, les groupes ethniques et les groupes religieux, mais les journaux n'en ont pas parlé.

Malgré tout, Esyllt Jones souligne cette remarquable alliance entre les riches et les pauvres pour lutter contre l'ennemi. Dans son livre, elle parle d'une « empathie qui se moque des limites sociales ».

« Des femmes de la classe moyenne allaient dans des quartiers pauvres, souvent pour la première fois. Elles se rendaient chez des gens de classe sociale inférieure pour fournir des soins personnels et ont vu des gens et des familles dans une grande vulnérabilité », écrit-elle.

Par la suite, les familles survivantes sont souvent restées en contact avec les bénévoles qui les avaient aidées dans leur combat et leur ont envoyé des cartes et des cadeaux, comme des chocolats.

Esyllt Jones parle d'une « rencontre extraordinaire qui a profondément touché les gens et qui a remué la hiérarchie sociale de Winnipeg ».

Esyllt Jones souligne en entrevue que cette histoire semble irréelle, comme s'il s'agissait d'un roman dans la lignée de La Peste d'Albert Camus.

« J'ai essayé de comprendre à quoi avaient bien pu ressembler de telles rencontres », explique Mme Jones, en parlant des visites des femmes des classes moyennes et supérieures de Winnipeg avec des gens des classes inférieures du nord de la ville.

« Je pense que pour certaines personnes, leur vision du monde a changé en ce qui concerne les barrières qui existaient entre les classes.

La plupart des gens s'entendent pour dire que Winnipeg était une ville très divisée sur le plan ethnique à cette époque. Les limites faisaient en sorte qu'il y avait très peu d'interactions entre les classes. »

Bill Redekop est un rédacteur de Winnipeg.